La danse classique cambodgienne a subi tous les contrecoups de l’Histoire mouvementée de son peuple et bien souvent failli disparaître. Elle a toujours fini par renaître de ses cendres. Ces ballerines venues d’un autre monde étaient pour un soir au Bozar. Impressions d’une soirée inoubliable.

En 1906, tandis que le tout Paris accourait pour les admirer, Auguste Rodin les avait qualifiées de “fleurs humaines” avant de les dessiner et les reproduire dans de délicieuses aquarelles. Investie d’un rôle sacré et symbolique, la danse y incarne les valeurs traditionnelles de raffinement, de respect et de spiritualité. Son répertoire immortalise les légendes fondatrices du peuple khmer. C’est pourquoi les Cambodgiens la considèrent depuis toujours comme l’emblème de leur culture.

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Pendant des siècles, des troupes prestigieuses se sont entièrement dévouées à leur art subtil et ont été les dépositaires de la grande tradition chorégraphique, l’essence même de l’âme khmère. Dans ce pays, la danse n’a jamais été considérée comme un divertissement, mais une sorte de moyen de communication avec l’Esprit Suprême, au même titre que la danse indienne. A Angkor, capitale aux temples étourdissant de beauté, perdus aux confins de l’Extrême-Orient, des sculpteurs ont représentés  à l’infini ces danseuses célestes venues du paradis d’Indra, témoins que la danse a été un des aspects les plus délicats de l’art khmer.

Ainsi, à l’apogée d’Angkor, au XIIe siècle, elles étaient des milliers attachées aux grands temples et au palais du roi.

Presque irréelles. Immobiles de candeur et légères comme des bulles en suspension. Vêtues de velours, d’habits brodés de fils d’or et de soies délicates, leurs corps sont parés de splendides bijoux. Coiffées de tiares à triples pointes et recouvertes de mille diamants, elles ondulent très doucement comme des lianes, de frèles esquifs.

Le regard fixe comme celui des statues, les coudes en dehors, les doigts retour­nés au mépris de l’imaginable et les jambes dans la position de «l’envol», ces attitudes ne relèvent pas de l’acrobatie gratuite, mais de l’imitation des êtres de légende. Leurs corps se meuvent tel un serpent qui oscille autour d’un axe. Ce mouvement est doux et fluide, et lorsqu’il s’arrête un instant, une posture est prise avant de se remettre en action. Chaque geste a sa propre signification et est déterminé par celui qui le suit ou le précède.

Auguste Rodin a écrit: « ces Cambodgiennes nous ont donné tout ce que l’antique peut contenir », il y entendait la grâce absolue.

Quintessence de la Danse

Ces danseuses qui créent un lien entre le visible et l’invisible, le mort et le vivant m’inspirent l‘image de ballerines raffi­nées, comme surgies d’un autre monde. Presque instinctivement, on souhaite les rejoindre, accompagner ces corps placés en équilibre constant et participer à cet Art savant, codifié, déli­cieusement concerté … Quintessence de la Danse.

La lenteur voulue de ces figures en perpétuel mouvement donne à ce ballet une fluidité unique, un caractère irréel voire quasi-hypnotique. Les postures traduisent toute la gamme des émotions humaines, de la crainte à la joie et de la rage à l’amour. Elles se meuvent au son d’un orchestre composé de xylophones à lames de bambou, de jeux de gongs horizontaux, de gros tambours à peau de buffle et de petites cymbales en cuivre. Le choeur de femmes commente l’intrigue, et souligne les émotions mimées par les danseurs.

Chez les Apsaras, rien ne permet, devant les dieux ou les rois, de dévoiler les replis de l’âme. Si ces danseuses ne portent pas de masque, c’est que leurs visages impassibles en a la fonction. Le corps suggère une sensualité secrète.

Rois, reines, princes, maîtresses et plus, maîtres de ballet se sont ingéniés au cours des siècles à inventer de nouvelles chorégraphies en puisant leurs thèmes dans la mythologie, et les légendes. C’est ce qu’a fait la princesse Bopha Devi en créant une pièce nouvelle dans une langue millénaire. Elle s’est inspirée d’une légende hindouiste contant la naissance du Cambodge. Celle où le dieu Vishnou se métamorphose en femme à la beauté irréelle et où la reine des Apsaras, réincarnée en princesse Méra, en s’unissant au prince Kambu, donnera naissance au peuple des Kambuja, autrement dit au Cambodge.

Au Bozar, le charme et la magie des Apsaras a opéré de nouveau et déclenché au fond de moi une émotion intense et authentique. Au sortir du spectacle,  le sourire malicieux et les yeux dans les étoiles, je fis un clin d’oeil au grand maître.

Rédaction & Présentation: David ROBERT

 

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